Le
Sahara générateur d'électricité?
Hervé Kempf (Le Monde) / 17-11-2007
Oubliez
les réacteurs nucléaires en Lybie: l'avenir de l'énergie
dans les pays du sud de la Méditerranée n'est pas l'atome,
mais le soleil. Un groupe d'ingénieurs allemands en a convaincu
le gouvernement de Berlin et des partenaires du pourtour de la mer.
Leurs arguments progressent aussi à Bruxelles, où deux
parlementaires européens, Rebecca Harms et Anders Wikjman, organisent
un colloque le 28 novembre sur un des projets technologiques les plus
ambitieux de l'époque.
L'idée est forte et simple: l'énergie solaire illuminant le Sahara
est très abondante. Si l'on pouvait en récupérer une fraction,
celle-ci couvrirait une part notable des besoins en énergie des pays méditerranéens,
mais aussi de l'Europe. Or les technologies solaires ont suffisamment progressé pour
que cette perspective devienne réaliste.
Sur le papier, le raisonnement est imparable: "Les déserts chauds
couvrent environ 36 millions de km2 sur les 149 millions de km2 de terres émergées
de la planète, explique le physicien Gerhard Knies, inspirateur du
projet
TREC (Trans-Mediterranean Revewable Energy Cooperation). L'énergie
solaire
frappant chaque année 1 km2 de désert est en moyenne de 2,2 térawattheures
(TWh), soit 80 millions de TWh par an. Cela représente une quantité d'énergie
si considérable que 1% de la surface des déserts suffirait pour
produire l'électricité nécessaire à l'ensemble de
l'humanité". Dès lors, il devrait être possible,
en
multipliant les centrales solaires dans le désert, d'alimenter les pays
riverains. Voire les pays européens.
L'idée, dans l'air depuis longtemps, commence à se formaliser en
2002, lorsque Gerhard Knies, convaincu de la première heure, contacte
la section allemande du Club de Rome. Une réunion d'experts a lieu début
2003: le gouvernement, séduit, accepte de financer une étude approfondie.
Celle-ci, menée par le Centre aéronautique et spatial allemand
(DLR, l'équivalent du CNES français) et rédigée par
l'ingénieur Franz Trieb, est publiée en 2005 et 2006. Elle conclut à la
faisabilité du projet avec les technologies existantes.
Concrètement, quelles infrastructures cela impliquerait-il? La production
d'énergie serait assurée par des centrales thermiques à concentration,
dans lesquelles des miroirs font converger la lumière du soleil. La chaleur
de celle-ci peut échauffer de la vapeur (employée pour faire tourner
des turbines), mais elle peut aussi être stockée dans des réservoirs
de sels fondus qui la restituent pendant la nuit. L'énergie résiduelle
de la production d'électricité pourrait également servir,
par le procédé dit de cogénération, à dessaler
l'eau de mer - une préoccupation importante pour les pays du sud de la
Méditerranée. Les experts estiment par ailleurs que le transport
de l'électricité vers les pays du Nord, malgré d'inévitables
pertes en ligne, resterait avantageux, dans la mesure où l'irradiation
est deux fois supérieure dans le désert à ce que l'on observe
en Europe.
Le point-clé du projet, bien évidemment, reste sa rentabilité économique.
D'après ses défenseurs, celle-ci serait au rendez-vous. "Aujourd'hui,
une centrale solaire thermique produit l'électricité à un
coût situé entre 0,14 et 0,18 euro par kilowattheure (kWh). Si une
capacité de 5 000 mégawatts (MW) était installée
dans le monde, le prix pourrait se situer entre 0,08 et 0,12 euro par kWh, et
pour 100 GW, entre 0,04 et 0,06 euro par kWh", précise Franz Trieb.
"L'idée de TREC tient la route, renchérit Alain
Ferrière,
spécialiste de l'énergie solaire au CNRS. Elle table sur le fait
que l'on a besoin de développer la technologie pour en faire baisser le
coût". Pour l'instant, en effet, les centrales solaires se comptent
sur les doigts de la main, en Espagne, aux Etats-Unis, ou en Allemagne. De plus,
elles s'installent souvent sur des zones agricoles ou végétales,
ce qui, d'un point de vue environnemental, n'est guère satisfaisant. La
centrale de 40 MW de Brandis, en Allemagne, couvrira ainsi de panneaux solaires
110 hectares de bonne terre. Dans le désert, ce gaspillage d'espace est
moins préoccupant. D'où l'intérêt croissant porté au
concept de TREC par plusieurs compagnies d'électricité en Egypte
et au Maroc. Et, plus encore, en Algérie.
Détenteur d'un des potentiels solaires les plus importants de tout le
bassin méditerranéen, ce pays a annoncé, en juin, un plan
de développement assorti d'un calendrier, qui devrait être mis en
oeuvre par la compagnie NEAL (New Energy Algeria). Le 3 novembre, l'acte fondateur
du projet a été effectué par le ministre de l'énergie
Chakib Khalil, qui a posé la première pierre d'une installation
hybride, comprenant une centrale à gaz de 150 MW et une centrale solaire
de 30 MW, dans la zone gazière de Hassi R'mel (Sahara). Son ouverture
est prévue pour 2010. Une première étape vers ce qui pourrait,
une fois réduits les coûts de production, devenir à terme
une installation majoritairement solaire.
Le 13 novembre, une autre étape a été franchie: le PDG
de NEAL, Toufik Hasni, a annoncé le lancement du projet d'une connexion électrique
de 3 000 km entre Adrar, en Algérie, et Aix-la-Chapelle, en Allemagne. "C'est
le début du réseau entre l'Europe et le Maghreb. Il transportera
de l'électricité qui, à terme, sera solaire à 80%",
affirme M. Hasni, interrogé par Le Monde. L'Europe s'étant
fixé un objectif de 20% d'électricité d'origine renouvelable
d'ici à 2020, cette perspective pourrait intervenir à point nommé.
Les financements de la connexion Adrar - Aix-la-Chapelle restent cependant à boucler.
Comme restent à aborder les conséquences négatives que pourrait
avoir sur le paysage la création d'un réseau à haute tension
entre le Maghreb et l'Europe.
Côté positif, le recours au soleil pourrait en retour contribuer à résoudre
certains problèmes lancinants des pays arabes. Un volet du projet TREC
envisage ainsi une centrale solaire dans le désert du Sinaï pour
alimenter la bande de Gaza, qui manque cruellement d'électricité.
Un autre imagine d'installer au Yémen une centrale permettant de dessaler
l'eau de mer: une urgence pour la capitale, Sanaa, qui sera confrontée à l'épuisement
de ses réserves d'eau souterraine d'ici quinze ans.
Plus globalement, le développement de l'énergie solaire, soulignent
ses promoteurs, pourrait servir la cause de la paix en devenant un substitut
crédible à l'énergie nucléaire. Celle-ci, comme le
montre le cas iranien, pouvant toujours favoriser un développement militaire.
Les promesses du soleil
Deux techniques permettent de produire de l'électricité à partir
du soleil. La première, photovoltaïque, convertit directement la
lumière en électricité. Elle est adaptée aux toits
des maisons, mais non à une production importante. La seconde, thermique,
utilise l'énergie solaire pour chauffer de l'eau. Elle permet de monter
des centrales de bonne puissance (jusqu'à 100 MW), mais requiert une
surface au sol importante (environ 2 hectares par MW).
L'énergie solaire représente, actuellement, 0,04% de la consommation
mondiale d'électricité. Selon les promoteurs du projet TREC,
près de 25% de l'électricité européenne pourrait être
fournie en 2050 par 19.000 km2 de Sahara : soit environ 1 millième
de sa superficie globale.
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